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Indignation et partis politiques

dimanche 5 décembre 2010, par Julien Falconnet

Je viens de lire un texte précis et pertinent de Stéphane Hessel [1] sur l’indignation. Cet homme qui se décrit comme âgé reconnaît qu’en tant que résistant dans une France occupée par l’Allemagne nazie, il était plus facile de s’indigner que dans notre société moderne dont la complexification brouille la compréhension. Pourtant, il insiste sur le fait qu’il n’y a pas forcément moins de raison de s’indigner qu’auparavant, et qu’il faut juste chercher pour les trouver. En attendant de digérer cette vérité enfin révélée et d’en tirer mes conséquences, je suis particulièrement intrigué par les phénomènes qui ont amené à rendre difficile le fait de s’indigner. Quels sont les éléments de cette mise en réseau de la société, de cette interdépendance généralisée, qui mène la recherche d’une indignation active vers une aporie gênée.

Qu’en est-il des formations politiques qui pourraient être analystes des problèmes et porteurs de l’indignation ?

Je ne parlerai pas d’une droite qui cumule les revenus de tueur à gage et de fossoyeurs de notre société ; Ni de celle qui continue de faire son beurre avec les aspects les plus sombres de chacun (rappelons comme le dit Yoda que la peur, la haine et la colère forment le coté obscur).

Les défaut de la gauche me paraissent plus intéressants, car la droite nous fourni autant de raisons d’indignation que la gauche nous en retire.

Si je devais commencer par dresser un tableau aussi succinct de la gauche que je ne l’ai fait de la droite, je dirai que je distingue deux gauches :
 Celle qui cumule aisance suffisante et générosité insuffisante pour pouvoir s’indigner ou se révolter. Et qui, par conséquent, a fait d’une complaisante composition son programme. En effet, l’aisance lui donne plus à perdre qu’à gagner à remettre en cause les principes de ses ennemis : concurrence, libéralisme, propriété, mondialisation. Et sa générosité s’est hélas émoussée (enfin j’espère en tous cas qu’elle a été plus vive par le passé) et ressemble plus aujourd’hui à de la charité qu’à une vision pour améliorer le quotidien de chaque humain. En se laissant embarquer sur l’économie comme seul terrain de bataille, elle a finalement accepté de donner raison à ses ennemis, ce qui la confine à une critique molle et embarrassée.
 D’un autre coté, celle qui est restée cristallisée sur une analyse et une indignation issues d’un autre age. Elle continue de reposer sa théorie sur l’analyse d’une société industrielle, massivement secondaire, alors que la notre est massivement de service et tertiaire. Les notions d’outils de production, de possession de cet outil, de patron, de prolétariat demanderaient à être complètement réanalysés dans notre société. La "marque" est elle la version moderne de l’outil de production dans une société de services ? Celui dont la possession assure d’importants revenus ? Comment les gens qui produisent la richesse pourraient-ils se réapproprier un outil de production aussi immatériel ? Qui est le patron aujourd’hui ? Le P.D.G. qui sabote sa propre société sous la pression des actionnaires en réduisant le personnel, la recherche et le développement à long terme. Permettant ainsi au conseil d’administration de quitter le navire avec les meilleures marges sur leurs actions ? Ou ces actionnaires qu’un anonymat rend aussi irréels qu’inaccessibles, et surtout dont la multitude donne l’impression d’une objectivité irrémédiable. Pour les petites entreprise, l’analyse est encore troublée puisque l’on voit se multiplier les patrons auto-exploités, qui reviennent travailler le week-end et tiennent leur entreprise à bout de bras. Ces patrons peuvent-ils encore être désignés comme coupables d’exploitation sans causer un sentiment de décalage et d’incohérence ? Quid des autoentrepreneurs ? Coupables d’une désolidarisation salariale ou terreau d’une autre forme possible d’organisation du travail ?

Il reste bien sà»r pour moi un dernier courant qui s’est fait le champion d’une certaine indignation et qui, il faut le reconnaître, a réussi à entraîner derrière lui un mouvement novateur et contagieux : l’écologie. Hélas son jeune age, sa nécessité de composer avec les politiques pré-existantes et surtout la multiplication de demi mesures dont les retombées sont difficiles à évaluer (qui sait ce que le tri sélectif a changé pour notre planète ?) commencent à émousser le mouvement d’indignation et risque de la transformer en une mode politiquement correcte, dont l’utilité sera surtout de rendre supportable la culpabilité d’une consommation destructrice. "J’achète et je jette à tour de bras, mais je trie moi monsieur ! Peut importe que les éboueurs mélangent tout par la suite, j’ai fait mon devoir, je peux me racheter un 4x4 pour aller au centre commercial. "

En ce qui me concerne et en première introspection, par exemple, la publicité me révolte, m’indigne et me terrifie, elle est devenue LE moyen de financement des médias, comment pourraient-ils se faire l’écho de la moindre indignation ? Chez quel politique mon indignation quant à la publicité trouvera-t-elle son écho ? Pour l’instant je n’ai trouvé personne. Dois-je en conclure que cette indignation est inutile, improductive ? Dois-je l’oublier ? Je ne le pense pas, mais en occupant et en verrouillant le paysage médiatique, en proposant si peu d’alternatives, je pense que la gauche participe à éteindre l’indignation de chacun et se coupe ainsi de toute capacité réelle d’action.

Mais au fond je crois que je n’aie pas de foi concernant l’action des partis politiques qui comme tous systèmes stables se concentrent plus sur leur pérennité que sur leur action. "Peu importe les moyens tant qu’on est élu, on pourra agir une fois en place", me semble-t-il entendre souvent entre les lignes. Mais une fois en place, ne faudra-t-il pas faire le nécessaire pour y rester ?

Il reste l’action personnelle, il reste l’action collective qui ne se systématiserait pas, mais alors, va-t-il falloir se mouiller ?


Merci à Audrey pour le texte de Hessel.