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La Compagnie blanche, Arthur Conan Doyle.

dimanche 31 janvier 2016, par Julien Delorme

Depuis son invention par l’écossais Walter Scott, il semble que la fiction historique "qu’il s’agisse de roman ou de bande-dessinée ne change rien" suive toujours la même pente, pour le meilleur et pour le pire. La fiction y surgit toujours au point de friction entre des opinions, des préjugés, une sensibilité que l’auteur partage au moins en partie avec ses contemporains, et une époque éloignée que l’auteur se doit de restituer fidèlement, avec ses mœurs, ses croyances, ses espoirs déçus et ses préjugés indécrottables. Souvent, cette contradiction se retrouve dans le récit lui-même, à travers le conflit qui oppose le héros, que ses convictions et sa morale rendent proche du lecteur, et son environnement social. C’est comme si l’auteur projetait dans un temps révolu, parfois très reculé, un représentant de la société dans laquelle il vit.

Un certain nombre de bandes-dessinées historiques ou pseudo-historiques me semblent particulièrement bien illustrer cette manière de faire. Qu’il s’agisse d’Alix, de Rahan ou du chevalier Walder, on retrouve le même argument de départ. Des circonstances exceptionnelles ont retranché le personnage principal de la société où il évolue, et si il en subit parfois durement la contrainte, c’est toujours justement dans la mesure où il refuse de s’y fondre. Car il est animé par une volonté de justice ou d’indépendance qui en fait notre semblable. Bref, les motifs qui poussent le héros à agir prennent naissance dans un idéal. Problème : le passé ne donne que très peu d’exemples d’un tel « idéalisme spontané ».

Ainsi, la sympathie du lecteur pour le héros se gagne-t-elle souvent au prix de la vraisemblance. Ou plutôt, on ne pousse aussi loin l’exotisme documenté du contexte que pour mieux asseoir l’esprit du lecteur dans ces chères idées reçues. D’ailleurs cette tare afflige aussi de nombreux romans d’heroic fantasy. L’imagination se dépayse, mais le confort du lecteur n’est pas menacé. Afin d’atténuer ce contraste, l’écrivain de roman historique ou de fantasie (oui, j’aime les néologismes officiels) a souvent recours à un procédé d’autant plus nuisible qu’il est plus inconscient : ou bien il affuble ses personnages (tous, non plus seulement le héros hélas) d’un langage, d’un comportement, d’une tournure d’esprit qui les rattachent incontestablement, comme autant de longes invisibles, à notre monde ou à notre époque, ou bien lui-même néglige de débarrasser sa narration des tics qui en rappellent le contexte d’énonciation d’une manière trop évidente. Je ne donnerai qu’un exemple. La phrase « 

Lord Tywin Lannister did not, in the end, shit gold

 » n’aurait pas pu être écrite ailleurs qu’aux Etats-Unis, ni en une période précédant les quarante dernières années. Tant pis pour l’évasion !

Ainsi, l’heure présente fait irruption dans le passé (ou dans l’imaginaire) avec ses préoccupations et problèmes propres. Ce peut être à travers la personne du héros comme nous venons de le voir, mais aussi à l’occasion d’un épisode particulier, ce que je vais tenter de vous expliquer plus en détails. C’est la Compagnie blanche d’Arthur Conan Doyle qui me fournira l’exemple le plus à même d’appuyer mon propos. À vrai dire, en même temps que le problème que je viens d’exposer, le passage dont il s’agit illustre également la question délicate du contrat passé entre l’auteur et le lecteur. Vers la fin de la Compagnie blanche donc, nous sommes au château de Villefranche en Auvergne (la terre de mes aïeux, faut-il le préciser) avec les héros du roman, de fiers archers et chevaliers britanniques, tous membres de la compagnie du titre. Tout frétillants à l’idée de venir piller une fois de plus notre beau pays, ils festoient à la table du seigneur du lieu – devoir d’hospitalité oblige – en compagnie de Bertrand du Guesclin himself et de son épouse Tiphaine. Or, l’auteur a eu l’idée commode d’équiper celle-ci du don intermittent de vision. Alors qu’elle est traversée d’une de ses crises prophétiques, les gentilshommes des deux camps la pressent de questions concernant l’avenir de leurs pays respectifs. Tiphaine prédit d’abord une glorieuse destinée à la France dans un prochain avenir, mais à mesure que les siècles déploient leur cortège sous l’Å“il de son esprit, le présage change de signe pour son grandissant effroi, et c’est la vision d’un monde dans lequel le peuple anglais aura répandu partout sa langue et ses mÅ“urs qui s’impose à la fin. Or, ce monde, le lecteur ne peut pas l’ignorer, ressemble bien sûr comme deux gouttes d’eau à l’empire britannique de la fin du xixe siècle, auquel le lecteur de Doyle se flatte d’appartenir.

Mais il y a plus. Lors de ce même repas, le seigneur de Villefranche et son épouse affichent un très grand mépris pour les paysans dont ils ont la garde, heurtant la sensibilité de leurs hôtes d’outre-manche. Mal leur en prend. Au chapitre suivant, une armée de serfs, lassés de vexations sans nombre, les massacrent atrocement ainsi que toute la garnison du château. Là encore, ces péripéties ne pouvaient qu’évoquer les événements de la révolution française, même pour des lecteurs dépourvus de culture historique. Au clivage qui oppose en France dominants et dominés en un face-à-face où la violence succède au mépris, Doyle oppose le mille-feuilles de la société britannique, qui ne semble être promise à un avenir si superbe que parce qu’elle seule s’est avérée capable de surmonter ses contradictions internes sans bouleverser son organisation de fond en comble. La thèse est séduisante, mais le lecteur, qui suivait jusque-là avec plaisir les aventures de nos sympathiques pillards, flaire l’entourloupe.

Alors que le roman figure parmi les Å“uvres les plus réussies du genre historique, alors que Doyle avait réussi à se tenir entre les deux précipices de l’anachronisme et de la reconstitution exhaustive, il semble prendre un malin plaisir à rompre le charme et satisfaire sa vanité de sujet britannique de la pire des manières, en déchirant la toile jusque là sans accroc de son récit enchanteur.

Toutefois, on ne peut guère reprocher à Doyle d’écrire à l’intention de ses seuls contemporains et compatriotes, ni même de s’enorgueillir de figurer au club des vainqueurs, c’est une tournure d’esprit que l’on retrouve chez les plus grands écrivains. L’embêtant, c’est que l’auteur choisisse de nous gratifier de cette prophétie inutile et de ces présages rétrospectifs au détriment de la vraisemblance de l’histoire, mais surtout aux dépens du contrat qu’il a passé tacitement avec le lecteur. Si ce dernier consent à suspendre son incrédulité, c’est parce qu’il a cédé, peu ou prou, aux sirènes de l’imagination, ce n’est pas pour finir la dupe de l’auteur.

Ainsi, ce n’est point tant le patriotisme du discours que l’indélicatesse du procédé qui nous choque. Nous nous sentons floués, car nous soupçonnons – à tort sans doute – qu’on ne nous a narré les piquantes aventures des compagnons et de leur truculent capitaine Sir Nigel que pour nous préparer à cette ennuyeuse démonstration a posteriori. Heureusement, cette fausse note ne suffit pas à elle toute seule à détruire la très forte impression que laissent ces épisodes et ces dialogues si pleins de verdeur.


J’en profite pour signaler ici qu’il est tout à fait inutile de se procurer la traduction de la Compagnie blanche publiée chez Phoebus. Elle omet de très nombreux passages et ne rend guère justice à la verve de l’original.