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Critique de l’ontologisation des pratiques

jeudi 14 décembre 2017, par Julien Falconnet

Préambule

Je n’ai aucune posture négative envers les pratiques évoquées ci-après. Je suis même très favorable à la plupart. Je en questionne ici pas la pratique ou son fondement mais l’utilisation du langage autour de cette pratique.

Définition : Ontologie

Science de l’être. En philosophie c’est l’étude de ce que c’est que "être". En informatique, c’est un système de représentation et de classement des connaissances et des concepts qui peut faire penser à une taxonomie généralisée aux concepts.

Définition : Ontologiser

Néologisme débile-faute-de-mieux inventé par l’auteur consistant à définir qu’une catégorie existe et à y classer quelqu’un ou quelque chose. C’est à ce titre assez proche d’une réification cumulée avec une instanciation, mais ça demanderait encore plus de définitions préalables. (Dans la vraie vie, ce terme veut dire faire de l’ontologie.)

Aveu coupable

Quand j’ai découvert le terme Geek et que j’ai compris de quoi il s’agissait, j’ai soudain ressenti un soulagement. Il y avait un mot pour décrire ce que je vivais sans le comprendre et avec l’impression d’être incompris. Par snobisme, je préciserais que ça précédait la phase "Le geek c’est chic" (au moins en France), du temps où le terme no-life [1] était un terme envieux pour les rares qui le connaissaient.

J’ai découvert à travers l’existence d’un terme que je n’étais pas seul à vivre certaines choses ; que d’autres vivaient suffisamment la même chose pour qu’un terme, une catégorie, ait été inventée. J’étais un geek, comme d’autres. L’émergence du geek victorieux a, par la suite, fait beaucoup de bien à mon ego incompris.

Pourtant, au fur et à mesure que j’explorais cette catégorie, je m’apercevais que sa définition était vague et évolutive. Plus j’explorais cette galaxie, plus j’accumulais les exemples de "choses geeks" qui ne me concernaient pas. Au début, j’avais pensé qu’il s’agissait juste d’une version informatique du nerd : "décorrélation entre compétences scientifiques et compétences sociales". J’ai été content qu’on y ajoute un univers imaginaire que je connaissais plutôt bien (la science fiction, le jeu de rôle par exemple). Mais finalement tout devenait geek, des littéraires qui aimaient le seigneur des anneaux au cinéma étaient devenus des geeks. Pourquoi pas ? Mais je me sentais bientôt perdu dans une catégorie qui était bien trop large pour moi.

Je me suis doucement désolidarisé de ce terme, ne l’utilisant plus que par facilité et complaisance avec ceux qui ne se considéraient pas comme geek et pour qui cela semblait représenter quelque chose. Ce terme m’avait fait du bien, m’avait aidé à avancer mais je ne m’y reconnaissais plus et je n’avais plus besoin de la béquille que cela représentait. J’ai pris l’habitude de dire ce que j’aimais plutôt que de dire que j’étais un geek. Parfois les gens l’utilisaient pour me résumer, mais cela me dérangeait toujours un peu.

Multiplication des ontologisations

Depuis quelques années, j’observe sur les réseaux sociaux l’explosion des catégorisations, et du rattachement à ces catégories. Souvent de nouveaux termes sont créés pour décrire des pratiques, des goûts, des ressentis. Et ensuite, les gens peuvent dire "je suis ça". C’est ce processus que j’appelle l’ontologisation des pratiques : le fait de créer une catégorie à partir d’une pratique ou d’un ressenti afin de pouvoir s’y rattacher ou d’y rattacher quelqu’un.

Par exemple, quelqu’un cherche à développer une posture éthique vis à vis des animaux, cela décrit un comportement, mais on passe par le terme végan pour pouvoir dire "je suis végan". Pourquoi ne pas dire qu’on est sensible à la cause animale ?

Pansexuel, transsexuel, hypersensible, HP sont aussi des catégories qui ont attiré mon attention parce que je ne connaissais pas ou mal et que je ressens comme des ontologisations.

Cette manière de faire m’a surpris puis inquiété. J’ai essayé de comprendre le pourquoi du comment et voici mes conclusions temporaires.

Les bénéfices

Je reconnais que le rattachement ontologique à une catégorie produit bien un bénéfice mental. On a l’impression d’appartenir à quelque chose, l’impression d’avoir une meilleure conscience de soi-même, et l’impression qu’un ensemble de vérités clairement identifiées nous concerne.

Je vois aussi le levier du militantisme pour réussir à animer et faire agir pour la Cause. Puisque je peux dire "je suis", d’une certaine manière j’accepte de sacrifier mon individualité pour une théorie si belle, et de m’octroyer la légitimité de ses théoriciens. Dire je suis communiste, je suis gaulliste, c’est déjà dire je suis convaincu de la perfection et de la légitimité de mon credo, c’est déjà convaincre par l’exemple, c’est déjà être dans un prosélytisme [2].

Pourtant malgré ces bénéfices que je trouve positif quelque chose me semble pourri dans ce processus.

Les ombres de l’ontologisation

Il y a dans cette ontologisation des pratiques quelque chose qui me dérange. Il m’a fallut du temps pour comprendre ce que c’était.

J’ai commencé par écarter l’effet Barnum. L’effet placebo guérit bien certaines pathologies légères, pourquoi s’en priver ? J’ai également écarté les questions de vanité, de fierté mal placée et d’effet de mode. Depuis que j’ai accepté ma propre vanité, celle des autres me gêne beaucoup moins.

Ma première gêne clairement établie est liée au fait que ce procédé a été utilisé pour le pire dans l’Histoire : le racisme, les guerres, etc. On commençait par construire des catégories : les blancs, les chrétiens, la nation etc. Ensuite, on pouvait définir d’un côté ceux qui y appartenaient et de l’autre côté ceux qui n’y appartenaient pas : les ennemis. Ce partitionnement, efficace pour réduire, voire nier, l’humanité de l’ennemi et donc faciliter la lutte en limitant les scrupules est, pour moi, la porte d’entrée de la barbarie.

Ensuite, le choix de ce procédé me semble paradoxal pour des mouvements qui se revendiquent progressistes et humanistes. Ils sont souvent animés par une volonté de définir une liberté de choix de vie, la déconstruction vis à vis de modèles, la critique des constructions sociales. Donc on pourrait attendre une prise de position plutôt existentielle, laissant à chacun le droit de s’autodéterminer contre des déterminants sociaux et historiques. Or l’ontologisation est un retour à un essentialisme, posant les personnes comme appartenant d’une manière forte et peu évolutive à une catégorie fixe. Et cette posture essentialisante est sans doute ce qui me gêne le plus, cela choque des valeurs profondément ancrée en moi. Pourquoi faire le travail de déconstruction si c’est pour se recréer des carcans à la place ? Avec tous les dangers que l’on sait que cela représente ? Le militantisme ne justifie pas cela.

Diverses discussions, ont attiré mon attention sur un point, plus grave encore pour ces mouvements. La séparation entre allié et ennemi à laquelle mène facilement cette ontologisation, simplifie l’ennemi. En regroupant divers ennemis en un seul groupe. Ce manque de discernement du polymorphisme de l’ennemi amène une lutte adaptée à quelques généralités et donc peu discriminante et donc souvent peu pertinente. Pour ces mouvements, c’est le risque est de voir l’organisation de la lutte se systématiser au détriment de la recherche de résultats concrets.

Enfin, ces mouvements se font exclusifs de tous ceux qui n’ont pas les ressources pour s’ontologiser efficacement qui se trouvent exclus du droit de militer faute de pouvoir revendiquer un "je suis" suffisamment fort. Les ressources manquantes peuvent être en qualité, faute de volonté ou de capacité à identifier une catégorie. La parentalité positive par exemple n’a pas à ma connaissance d’ontologisation, genre le suis un parent positif. On observe la même choses avec les alternatives aux couples traditionnels (encore polyamoureux commence à émerger et libertin existe depuis longtemps avec les mémé fluctuation de définition).

Conclusion temporaire

N’est il pas temps pour ces mouvement d’accompagner une avancée de société plus radicale et plus libertaire : celle du droit de revendiquer ses pratiques en dehors de catégories limitantes et sclérosantes, qui restent finalement des outils de manipulation sociale. "Je suis" reste une posture passive voire victimisante, alors que "je fais", "j’aime", "je veux", "je ressens" nous rappelle à une posture active et de prise en main de notre vie.

Ne faut il pas temps de cesser de dire "je suis cela" [3] et de commencer à dire "je fais cela" [4].


Diverses discussions autour de ce sujet m’amènent à ajouter quelques compléments :

 On me fait remarquer que " pouvoir dire "nous les femmes" est ainsi une condition pour être entendues sur la place publique" (Trouble dans le genre, Judith Butler). Je le crois, mais c’est justement cela que je critique, j’aimerai que notre société puisse dépasser ce besoin atavique de dire "je suis" pour permettre aux gens de ce définir par un "je fais".

 Une expérience de pensée. A l’age adulte je conserve un dégoût infantile pour les légumes (et quelques autres aliments). Ce comportement m’a posé des problèmes toute ma vie. La cantine était une source d’angoisse quotidienne. Il m’est souvent arrivé de manger avant de me rendre à un dîner auquel j’étais invité "au cas où". Certains voyages sont aussi source d’angoisse ou de faim. La généralisation de menus végétariens dans certains milieux que je fréquente est la cause d’une perte total du plaisir de manger dans ces événements. J’ai trouvé quelques personnes (plus qu’on ne pense) qui partageaient ce problème. Au cours d’une discussion, j’ai même inventé le terme "végétophobe" pour pouvoir m’ontologiser. Je suis certain qu’on pourrait former une minorité, partager plein de trucs, et demander un traitement spécial. Mais ce n’est pas ce que je décide de faire. Pourquoi ? Cet article répond au fond théorique de cette décision. Il faudrait ajouter que j’ai un avis négatif sur mon comportement (pour des raisons politiques, gustatives, nutritionnelles, existentielles), et que la société c’est encore pire (mais elle m’a convaincue)

 la réponse à la question "qu’est ce que tu fais dans la vie ?" par "Je suis [métier]" est un processus d’ontologisation tellement évident que je l’avais oublié avant qu’on ne me le fasse remarquer.


[1Nolife : personne n’ayant pas de vie et pouvant consacrer tout son temps à jouer en ligne et donc gagner plus que les autres

[2désigne l’attitude des personnes qui cherchent à « susciter l’adhésion  » d’un public

[3pour dire "je revendique de pouvoir vivre comme je l’entends et j’ai des alliés prêts à se battre avec moi"

[4pour dire "c’est ma liberté, et je la revendique en tant qu’être humain sans avoir à faire référence à une quelconque autre catégorie qui devrait vous être familière"